Jean Raux se présentait comme “un citoyen professeur”. Cette formule empreinte de modestie cache la figure d’un grand universitaire, créatif et rigoureux, et celle d’un humaniste qui, au-delà d’une réflexion de très haut niveau sur l’Union européenne, a toujours cherché à la rendre palpable et compréhensible par tous.

Jean Raux, le pionnier du droit communautaire.

Sur les traces de Pierre-Henri Teitgen qui, pour la première fois en France, introduisit à Rennes le  droit européen dans un cours d’Organisations internationales (1959), Jean Raux développa progressivement et méthodiquement cet enseignement “malgré les résistances universitaires en faveur de l’introduction du droit communautaire parmi les disciplines de la science juridique” (J-P Jacqué). En 1970, un cours sur les relations extérieures des Communautés est installé et dispensé par lui dans le DES de droit public. En 1980 est créé un DEA de droit communautaire autonome qu’il dirigea jusqu’en 1995, y formant plus de 600 diplômés. Pour accompagner l’enseignement du droit communautaire et permettre de conduire des recherches dans un contexte d’accès difficile aux documents, Jean Raux met en place un centre de documentation (1964). Celui-ci fut l’embryon du Centre de recherches européennes de Rennes (CEDRE) dont il assura le rayonnement et qui fut l’un des deux premiers centres reconnus par le CNRS. Son engagement constant en faveur du développement du droit communautaire se traduisit également au plan national, dans le cadre de la CEDECE (aujourd’hui AFEE) dont il fut président de 1979 à 1981, et au niveau européen au sein de l’Action Jean Monnet qui, grâce aux Chaires et Centres d’excellence Jean Monnet, a considérablement favorisé le développement des études européennes dans les universités françaises.         

Jean Raux, le fondateur de l’Ecole de Rennes.

Jean Raux a déployé une activité scientifique importante dont témoignent ses très nombreuses publications et les multiples colloques qu’il a organisés ou auxquels il a participé en France et à l’étranger. Ses recherches ont nourri des enseignements qu’il a dispensés dans de nombreuses universités françaises et étrangères ainsi qu’au collège d’Europe de Bruges où il enseigna de 1986 à 1993.

Quel qu’en soit le domaine, ses recherches ont obéi à une même grille de lecture inspirée des méthodes d’analyse de la Cour de Justice, spécialement la méthode téléo-systématique à laquelle il a initié tous ses étudiants. Cette démarche de décryptage des réalités de l’Union lui a permis non seulement d’éclairer de manière magistrale les questions de droit communautaire les plus complexes mais aussi d’en anticiper, de manière souvent audacieuse, les évolutions. En se focalisant sur l’essence même du droit de l’Union européenne à travers “ses principes”, le Liber Amicorum en son honneur rend pleinement hommage à cette approche.

Le thème des relations extérieures, sur lequel portait la thèse de doctorat de Jean Raux (éditions Cujas, 1966), fut une constante de ses recherches. Ses études parues au Juris-classeur ou au Répertoire Dalloz demeurent, encore aujourd’hui, une référence pour comprendre la complexité institutionnelle de l’action extérieure (compétences, capacité internationale de la Communauté européenne) ou en appréhender les grandes évolutions (politique commerciale, relations avec les pays méditerranéens, avec les Etats ACP, avec la Russie). Jean Raux a pu s’enorgueillir d’avoir infléchi la position du juge Pescatore à propos des compétences implicites et il a, plus tard, été parmi les premiers à définir le concept de partenariat et à en comprendre les potentialités pour l’action extérieure de l’Union.

Au-delà des relations extérieures, Jean Raux a également consacré des travaux aux politiques internes de la Communauté européenne, et notamment à la PAC qui a donné lieu à Rennes à un colloque de la CEDECE sur le thème “Politique agricole commune et construction communautaire” (Economica, 1984). Il a par ailleurs toujours suivi avec beaucoup d’attention les évolutions de la construction européenne, participant activement aux groupes de réflexion sur les différentes CIG. Sa réflexion puissante et souvent anticipatrice l’a ainsi conduit à proposer à la Commission européenne, dès 1995, de constitutionnaliser le système communautaire dans un “traité fondamental”, jugeant à l’époque une référence à la “constitution” prématurée et inappropriée.

Jean Raux était un passeur d’idées et il n’a jamais voulu garder sa réflexion, quelle qu’en fût la qualité, pour lui-même. A Rennes, il a fait du droit communautaire le vecteur d’une dynamique de recherche collective tout à fait inhabituelle dans le domaine juridique. Charismatique et toujours à l’écoute des jeunes chercheurs qui l’entouraient, Jean Raux a toujours su leur faire confiance et a ainsi créé autour de lui une équipe bercée à ses méthodes, le Centre de recherches européennes de Rennes (CEDRE). Le CNRS a lui-même été séduit par cette approche méthodologique et la qualité des travaux accomplis, lui conférant le label d’équipe associée. Ce “laboratoire” s’est régulièrement enrichi de nouveaux membres dont Jean Raux avait dirigé mémoires et thèses (respectivement 150 et 37) et qui, à leur tour, ont embrassé les carrières universitaires et de la recherche. La notoriété du CEDRE doit aussi à l’octroi à Jean Raux d’une chaire européenne Jean Monnet (1992) qui fut à l’origine du Pôle d’Excellence Jean Monnet dont il fut le coordinateur jusqu’en 2000. L’école de Rennes était née!

Jean Raux, le citoyen engagé dans la vie publique.

Soucieux de faire vivre le droit communautaire au quotidien et de partager sa connaissance de la construction européenne, Jean Raux s’est fortement impliqué dans la vie publique. Durant douze années (1983-1995), il a été adjoint au maire de Rennes délégué aux relations internationales et aux affaires européennes (terme qu’il a lui-même fait ajouter), ne manquant jamais d’attirer l’attention sur l’impact des évolutions de la politique environnementale pour la ville ou contribuant à la défense de la position française devant la Cour quand le manquement en cause concernait le métro de Rennes. Soucieux de toujours expliquer et faire comprendre à tous la complexité de l’Union, Jean Raux a créé au plan local l’association Europe Rennes 35 dans un paysage où les structures d’information actuelles n’existaient pas. Au niveau national, Jean Raux a été rapporteur à la commission Europe du IXème plan. Il a participé activement au Mouvement européen, et a toujours cherché, y compris dans le cadre de ses engagements politiques, à faire progresser ses idées en faveur d’une “Union européenne fédérative, plus équilibrée démocratiquement, solidaire et cohérente”.
Catherine FLAESCH-MOUGIN